Sérendipité, quand tu nous tiens…
Je ne sais pas si les « serendipitologues » de UrfistInfo ( ;) ) ont déjà signalé ce texte, mais au cas où il aurait échappé à leur vigilance ou à leurs trouvailles, je voudrais signaler cet article, passionnant et très riche, sur l’origine et l’histoire du terme, si répandu aujourd’hui, de sérendipidité :
Sérendipité, ou de l'art de faire des trouvailles
par Pek van Andel m.v.van.andel@med.rug.nl)
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/61/serendipite.htm
Article, paru dans « La Revue mensuelle », n° 61, Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle
« Art crucial de trouver le non-cherché », la serendipidity (dont la traduction semble toujours refusée par l’Académie Française…), connaît une vogue extraordinaire sur le web, puisqu’elle caractérise les processus de recherche d’information sur Internet
Au risque d’être accusé de « copinage » (mais j’assume !), je me permets de renvoyer sur ce point précis à l’article d’Olivier et Gabriel : Chercher faux et trouver juste, Sérendipité et recherche d’information. Disponible sur : http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/documents/archives0/00/00/06/89/sic_00000689_02/sic_00000689.html)
Il n’est pas inutile de rappeler que le terme a une histoire beaucoup plus ancienne qu’Internet, et surtout des utilisations particulièrement riches en épistémologie des sciences.
On connaît l’origine littéraire du terme, forgé par l’écrivain anglais Horace Walpole en 1754, à partir d’un conte oriental beaucoup plus ancien (l’histoire des fils du roi de Serendip) ; on savait que le terme, et surtout la notion, avait beaucoup intéressé les épistémologues pour désigner « l’art de la découverte » par intuition, par abduction et/ou par hasard.
L’article de Pek van Andel a le mérite de retracer précisément tous les emplois du mot dans l’histoire de l’épistémologie et rappelle notamment une définition à la fois rigoureuse et très forte de la sérendipidité, faite en 1976 par Robert Merton, sociologue des sciences américain :
Le phénomène de sérendipité concerne l'expérience assez générale de l'observation d'une donnée non-anticipée, a-normale et stratégique qui devient l'occasion du développement d'une nouvelle théorie, ou l'extension d'une théorie existante. Chacun des éléments de ce phénomène peut été décrit facilement. D'abord la donnée est non-anticipée. La recherche orientée vers le test d'une hypothèse fournit un produit à côté par hasard, une observation inattendue qui concerne des théories qui n'étaient pas prises en compte au commencement de la recherche.
Deuxième point, l'observation est a-normale, surprenante et incompatible avec les théories courantes, ou avec d'autres faits constatés. Dans les deux cas, l'incompatibilité prima facie éveille la curiosité ; cela incite l'investigateur à rechercher la donnée pour le mettre dans un cadre plus large de connaissance. [..]
Troisièmement, observant que le fait inattendu doit être stratégique, c'est-à-dire qu'il doit permettre des implications qui concernent une théorie généralisée nous parlons naturellement plus de ce que l'observateur fait avec la donnée que sur la donnée même. Parce que cela demande clairement un observateur sensibilisé à la théorie, pour lui permettre de détecter le général dans le particulier.
Dans cette optique « mertonienne », la serendipidité est bien autre chose que la découverte d’une page web au gré des navigations hasardeuses, à laquelle on la réduit trop souvent. Non seulement elle renvoie aux processus même d’apprentissage (« ce que l’observateur fait avec la donnée »), mais de plus, elle peut se trouver, par son caractère « stratégique » à la base d’une nouvelle théorie, voire d’un nouveau « paradigme » scientifique, au sens de Kuhn.
L’auteur de l’article évoque également (et c’est une perspective d’autant plus intéressante qu’elle est assez rare) le rôle de la serendipidité en art, à travers les figures de Kandinski et Picasso ; il termine par une sorte de décalogue de la serendipidité, avec ses « 10 points » issus de son « cabinet de sérendipidités » (voilà peut-être un nouveau métier d’avenir, délocalisable en tous lieux : « sérendipitologue »… :)
Pour conclure ce commentaire d’article et tenter d’enrichir le débat sur cette notion particulièrement féconde, je voudrais évoquer un autre aspect et un autre texte sur la sérendipidité : celui de Carlo GINZBURG : Traces. Racines d’un paradigme indiciaire. In Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire. Paris : Flammarion, 1989. p. 139-180.
(je ne sais pas s’il est disponible sur le web).
L’historien italien y reprenait déjà la notion de serendipité, non dans le sens courant actuel, mais dans l’évocation de ce qu’il appelait le « paradigme indiciaire », cad un ensemble d’approches dans des domaines différents (la critique d’art avec Morelli, la littérature avec Conan Doyle et la psychanalyse de Freud), trois approches apparemment hétérogènes mais dont le point commun était l’observation des traces, des indices, des détails infinitésimaux…
Le texte de Ginzburg est également passionnant et très éclairant sur la sérendipidité, et je me permets de le recommander à tous ceux que la notion intéresse.
Pour ma part, ce texte de Ginzburg m’a beaucoup servi pour une communication faite lors d’un séminaire sur la question des traces, organisé fin 2002 par le CERCOR, devenu depuis CERSIC (Centre d’Etudes et de Recherches en Sciences de l’Information et de la Communication), l’équipe de recherche de Rennes 2 en Infocom. Le texte de cette communication, intitulée « Quelle(s) problématique(s) de la trace ? » n’est pour le moment pas publié mais sera très bientôt disponible sur @rchivesSIC.
AS
PS : Pour précision, la trouvaille du texte de Van Andel a été faite par navigation partiellement « serendipitique », à partir du post de GG signalant le numéro de Captain Doc…(cf ci-dessous)

Pour compléter le Topo épistémologique on peut aussi regarder du coté de l'abduction de Pierce
et puis pour continuer dans la promo ;-) on peut regarder ici :
http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00000989.html et là : http://www.infonortics.com/searchengines/sh04/slides/olivier.pdf
Rédigé par:GG | le 02 avril 2005 à 09:39