Transmission ou corruption de savoirs ?
Number1Academy.com : une nouvelle illustration de la
marchandisation des savoirs et du consumérisme scolaire, qui se répand aujourd’hui sur Internet. Avant de
détailler ces motifs d’accusation, il faut décrire brièvement le fonctionnement
de ce site, découvert par la newsletter
du Monde du 1er mai. Le mieux est de citer directement ces nouveaux maîtres de la
« transmission des savoirs » (sic !) (voir la rubrique
« Comment ça marche ») :
Le site s’adresse exclusivement aux adolescents, de
tous pays et leur propose des "concours éducatifs" : « Les concours sont
ouverts à toutes les personnes âgées de 14 à 17 ans inclus au moment de leur
participation quelque que soit leur pays de résidence. » « Il propose
de faire gagner de l’argent aux gagnants de ses concours. Nos concours se
veulent éducatifs,
c'est-à-dire visant la transmission
de savoirs (on
appréciera ici le lien vers Wikipedia, qui donne curieusement la définition des… compétences, ce qui n’est pas
tout à fait la même chose !) ou de
savoir-faire. Le contenu posté par les participants doit également être
éducatif. Il existe 2 types de concours sur Number1Academy :
Le concours principal : son thème change toutes les semaines. Chaque
semaine le premier du classement reçoit $100, le deuxième $50 et le troisième
$25.
Le concours secondaire : il a chaque semaine le même thème
« Déterminer le meilleur sujet pour le concours principal de la semaine
suivante ». Chaque semaine, seul le premier du classement est récompensé
et reçoit $100. » (c’est nous qui soulignons en gras)
Mais, demanderez-vous, qui juge les meilleures contributions, quels sont les « experts » ou les médiateurs qui attribuent les meilleures notes à ces propositions, forcément innovantes et géniales, sur quels critères le site récompense-t-il les vainqueurs de ce nouveau type de « jeu des 100 euros » ? Les tenants de l’école, encore naïvement attachés à une certaine expertise dans la validation des savoirs, et qui croient à la nécessité d’un jury, même minimal, vont devoir déchanter : ce sont les autres adolescents, voire tous les internautes anonymes, qui « votent », selon la sondomania actuellement en vogue sur le web 2.0 et qui vont donc attribuer des points à telle ou telle « contribution ». Etonnant, non ?
Essayons de résumer le "modèle socio-éducatif" implicite, qui se
profile derrière ce type de site :
- des adolescents qui, pour produire un travail intellectuel
réflexif, doivent être appâtés par une petite rémunération (on pourrait d’ailleurs
élargir la formule pour résoudre l’échec scolaire : rémunérer tous les
élèves pour les motiver !).
Fin de la curiosité gratuite et du
désintéressement de l’apprentissage !
- de pseudo « concours éducatifs » sur n’importe
quel sujet, évalués selon n’importe quel critère et par n’importe qui ;
nous sommes aux antipodes des vrais concours éducatifs de l’Education nationale.
Fin de toute rigueur intellectuelle !
- la démagogie sondagière du web 2.0 à son plus haut
degré : il ne s’agit plus d’évaluer ou de juger sérieusement une
contribution, en justifiant ses critiques, mais de voter anonymement par simple
clic. Après le « degré zéro de la pensée », que dénonce Bernard
Stiegler à propos des industries de programme et de la télé-réalité, nous voici
au « degré zéro de l’évaluation ».
Fin de l’évaluation
critériée !
Ce petit coup de gueule pourra étonner sur le blog des URFIST, plutôt consacré aux problématiques de l’enseignement supérieur, ou de la formation à la culture informationnelle, et habituellement marqué par un ton calme et serein… Mais ce genre de site pseudo-éducatif, qui n’hésite pas à se réclamer de la « transmission des savoirs », constitue pour moi l’une de ces nouvelles impostures marchandes contre lesquelles tout enseignant et tout formateur, de la culture informationnelle et de toute discipline, de l’école à l’université, doit s’élever avec force.


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